Fondation euro-méditerranéenne pour le dialogue entre les cultures

Actions associatives en Belgique et en Méditerranée: une redéfinition de la citoyenneté dans un espace en mutation.

Posted on 13/05/2013

Les Midis de la Méditerranée 

Actions associatives en Belgique et en Méditerranée: une redéfinition de la citoyenneté dans un espace en mutation.

Trois acteurs du réseau belge de la Fondation Anna Lindh témoignent.

Mercredi 8 mai 2013 de 12h30 à 14h 

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique

Témoignage 1  Sarah Bahja (La Compagnie des Nouveaux Disparus)

Les objectifs de la Compagnie des Nouveaux Disparus sont de faciliter l’accès à la culture et d’œuvrer pour une démocratie culturelle. Pour nous, il s’agit d’un moyen adéquat pour établir un dialogue interculturel. Nous espérons que  nos spectacles et ceux que nous programmons permettent une ouverture sur le monde, ouvrent des perspectives et suscitent des questionnements. Nous estimons que de nombreuses barrières empêchent l’accès aux productions culturelles.  Il y a le prix, mais pas uniquement. Les obstacles les plus compliqués à abattre sont les sentiments d’exclusion, de solitude, le sentiment que « le théâtre, c’est pas pour nous ». C’est pour ces raisons que la compagnie a adopté ce mode de vie semi-forain. Nous déplaçons le théâtre au pied des habitations des personnes éloignées (géographiquement et symboliquement) de l’offre culturelle. Cette démarche est la base du dispositif de la Maison des Cultures Nomade(s). Chaque année, nous sélectionnons des cités de logements sociaux ou des quartiers à proximité de ceux-ci, nous établissons des partenariats avec les structures associatives locales et nous proposons plusieurs jours durant notre spectacle. Nous organisons également une journée festive sous la bannière de la culture où nous mettons en place le souk associatif. Il s’agit d’un espace dédié aux associations locales pour qu’elles puissent présenter leur travail aux habitants. Nous avons remarqué que même si ces structures sont destinées aux habitants, elles leur sont parfois inconnues. Nous leur aménageons un moment propice à la rencontre et au partage avec les habitants.

Notre spectacle « La Maroxelloise, agence de voyages » est un spectacle drôle qui raconte les 3 jours de voyage entre Bruxelles et Tanger. Ce spectacle permet d’aborder de manière légère les thématiques de l’identité culturelle et de l’immigration. Ce sujet touche beaucoup les habitants des quartiers que nous ciblons, parce qu’une majorité a connu de prés ou de loin l’immigration et la difficulté de construire une identité entre ici et là bas, ou entre la Belgique et la culture de leurs parents. Ce spectacle touche aussi « les belgo-belges » grâce à son humour et son accessibilité. De plus, la scénographie a été pensée pour être participative puisque les spectateurs ne sont pas installés face à la scène, mais en plein d’un milieu d’un bus reconstitué. Les acteurs circulent donc à travers le public, ce qui démystifie les relations à la scène et aux acteurs.

Nos autres projets poursuivent les mêmes objectifs. Le festival Théâtres Nomades, qui a lieu chaque été dans le Parc Royal de Bruxelles, est un festival pluridisciplinaire professionnel entièrement gratuit. Le principe est d’offrir une programmation de qualité dans un lieu prestigieux et symbolique. Il s’agit d’un moment fédérateur où nous convions l’ensemble de nos publics.

Le festival Mimouna, quant à lui, est une action d’éducation permanente destinée à des jeunes de 6 à 20 ans. Pendant 3 mois, la compagnie met à disposition d’une vingtaine de maisons de jeunes, des animateurs comédiens pour accompagner des groupes de jeunes à l’écriture et à la mise en scène d’une création théâtrale. La principale consigne est de travailler sur un thème imposé, qui alterne chaque année entre des thèmes sociétaux et classiques. Par exemple, en 2012, les jeunes ont travaillé sur les tragédies grecques et en 2013, ils travailleront sur les inégalités entre les femmes et les hommes.

Notre expérience de presque 15 ans nous permet d’affirmer que la culture et la création artistique sont des moyens pertinents pour s’ouvrir vers d’autres manières de concevoir la réalité et constituent des étapes nécessaires à l’établissement d’un dialogue interculturel.

Témoignage 2 Didier Van der Meeren (Le Monde des Possibles) 

L’éducation permanente (EP) au Monde des Possibles (MDP) ou comment Sentir/Penser l’intensité ?

La question des droits culturels doit à mon sens être redistribuée dans le champ des pratiques.  Il s’agit de voir comment ils peuvent promouvoir de nouvelles résistances micropolitiques et par là de nouvelles subalternités.  Cela permettra aussi de s’interroger sur l’émergence de nouveaux undergrounds, de circuits parallèles, de nouveaux lieux de dissidence.

L’EP au MDP se veut l’occasion de produire des intensités intellectuelles et émotionnelles, de valoriser un droit culturel libéré des grandes institutions du sens – la vérité, la justice, le pouvoir à partir des (éventuelles) expériences de résistances des personnes d’origine étrangère dans leurs pays d’origine (ou non).  Ainsi, il s’agit de s’ouvrir aux identités multiples et à leurs capacités d’énonciation par l’acquisition de nouveaux témoignages et textes, récits du quotidien des personnes discriminées.  Ceci en évitant une victimisation et en soutenant des actions positives ‘tirées au langage des couleurs’ (selon Gilles Deleuze).

Un des objectifs du MDP est aussi de réfléchir ensemble par l’échange de pratiques comment dépasser le moralisme ambiant pour penser de nouvelles formes de pratiques sociales en privilégiant les croisements entre des modes de subjectivation différents pour chacun (Être gay et demandeur d’asile, être musulmane & lesbienne, être femme et âgée, être black et handicapé, …). Ce sont les intensités de ces désirs qui identifient le devenir ‘minoritaire’ des membres du MDP.  Les actions tenues depuis 10 ans ont été parfois l’occasion d’une prise de parole sociale, d’une action collective qui souhaitait articuler vision du monde et action dans le monde.

Certains témoignages présentés voudront affirmer des modes d’existence dans les différents champs culturels de notre société.  Leurs différences seront l’occasion de montrer des alliances possibles entre groupes communautaires qui voudront ici, par la volonté individuelle et indépendante de leur membre, parler de conditions de changement, faire valeur commune.

Le MDP permet d’enrichir une conception du champ culturel par la reconnaissance des enjeux politiques des différentes cultures que génèrent par exemple l’identité sexuelle, la spiritualité, un statut révélant une violence institutionnelle aussi (être sans papiers)… Il tire sa force de ces identités multiples composées des diversités culturelles libres et indépendantes qui empêchent une réification, qu’une structure totalisante lui dérobe l’énonciation et l’objective en son nom ; ‘Nothing about us without us’ est un des principes de son fonctionnement.  C’est la solidarité entre ses membres qui constituera un mode de résistance, une pratique nomade qui promeut des actions positives, énergies décentrées et intenses.

Inventer des alternatives, entendre et agir pour les flux du désir et de l’intensité, développer des outils pour une critique sociale effective.  Société qui intégrera de plus en plus dans ses enjeux la question des différences sexuelles, ethniques, religieuses, culturelles, toujours changeantes, mobiles, disponibles à tous les usages et à tous les croisements.  Cette question de la différence est centrale au MDP car elle est le lieu de croisements, une manière d’articuler combats sociaux et micro politique du quotidien,  de brancher les idéaux abstraits aux problèmes concrets du corps et du quotidien.

Témoignage 3 Wadji Khalifa (ARABS)

Je représente une association (ARAB’s) qui se veut être un think-tank pragmatique et donc je voudrais si vous me le permettez commencer mon intervention par une anecdote qui m’est arrivée récemment en prenant le train de Liège en direction de Bruxelles.

Quelques minutes après le départ du train une conversation s’est engagée entre mes voisins de compartiment sur la question de l’intégration des étrangers en Belgique. Sur ce sujet vous constaterez que la parole s’est libérée. En France, l’actrice devenu politicienne Véronique Genest  s’est déclaré être islamophobe sans que cela n’engendre de grandes condamnations. En Belgique plus récemment, Luc Trullemans, le Monsieur Météo de RTL s’est lui aussi découvert des tendances islamophobes et racistes en invoquant un droit à l’émotion suite à un banal accident de circulation.

Dans ce train, la discussion a vite fait l’amalgame entre musulmans et étrangers (un peu d’ailleurs comme Luc Trullemans). Cet amalgame omet le fait qu’il existe des belges musulmans, nés pour certains d’entre eux en Belgique. D’autres sont mêmes belges depuis plusieurs générations. La discussion évoluant, un des voyageurs a donc proposé comme solution d’expulser les musulmans dans leurs pays (encore une fois la question est savoir dans quel pays ? Musulmanie ?). La discussion a véritablement dégénéré à un moment lorsqu’une personne a proposé très sérieusement d’exterminer les musulmans de Belgique. Cette proposition aussi choquante qu’elle puisse paraître n’a pas suscité la condamnation des autres participants.

La question que je me suis posé à ce moment précis est  la suivante: qu’est ce qui peut pousser des personnes d’un certain niveau intellectuel (travaillant dans un SPF) à avoir de tels propos? Existe-t-il un lien avec la couverture médiatique des dernières semaines ? Le buzz médiatique autour de certains sujets et leur traitement qualitatif favorise de telles dérives dans les propos.

Ainsi si on prend par exemple la couverture des  tragiques explosions de Boston qui ont fait 3 morts et des centaines de blessés nous avons eu droit à une sur médiatisation de cet attentat par rapport à d’autres attentats. Ainsi  durant le premier trimestre 2013 j’ai noté (sans être exhaustif) plusieurs attentats avec une couverture médiatique quasi -absente :

10/01/2013 92 morts au Pakistan

03/02/2013 30 morts en Irak

21/02/2013 60 morts en Syrie

18/03/2013 Mogadiscio 10 morts

04/04/2013 Irak 20 morts

14/04/2013 Mogadiscio 30 morts

19/04/2013 Irak 30 morts

Parmi les personnes décédées dans les explosions de Boston il y’avait ce petit enfant de 8 ans Martin dont nous connaissons tous le nom, le visage, l’histoire,  et même ce qu’il faisait quelques instants avant l’explosion.

Mais sans prendre trop de risque de me tromper je ne pense pas qu’une personne dans la salle puisse me citer le nom d’une des victimes des autres attentats que j’ai cité. Et j’en suis moi-même incapable! Ces attentats ne prennent que quelques secondes dans les différents journaux télévisés. À côté de cela il y’a tout un vocable : ainsi nous parlons de civils pour les morts. Il n’y’a donc pas d’enfants, de femmes, de noms. Il ne s’agit que de civils. Mais le plus important à mon sens c’est que les médias oublient de préciser que les premières victimes de ces attentats sont des personnes de confession musulmane. Les premières victimes du terrorisme sont les musulmans.

J’ai pris l’exemple de l’attentat de Boston mais j’aurais pu en prendre beaucoup d’autres comme la couverture médiatique des jeunes  Belges qui vont en Syrie ou par exemple la version belge du magazine Marianne qui vient d’être lancé en Belgique et qui par exemple a déjà consacré deux Unes tendancieuses sur le sujet. (cf Une). Ce constat est à mettre en lien avec le rapport du CSA sur la diversité et qui dénonce un manque de visibilité des  personnes issu de la diversité dans les médias et la dernière étude de l’association des journalistes professionnels  qui précisent que 94% des journalistes francophones ont la nationalité belge et 84% d’entre eux ont deux parents belges.

Alors la question est de savoir comment le milieu associatif  et la société civile peuvent agir face à ce constat ? Il y’a quelques projets ici et là et je voudrais en mentionner quelques-uns. J’ai à titre personnel participé au projet européen Media4us qui vise à améliorer la perception des migrants auprès du grand public et à encourager la participation des immigrants au processus démocratique. Concrètement une équipe d’une dizaine de journalistes (hors- UE) ont rédigé durant plusieurs mois des articles sur la migration sous un autre angle. A la clé de ce projet il y’a eu une publication dans différents pays européens d’un supplément du journal Métro avec une sélection des différents articles rédigés.

Il ne s’agit pas de faire de l’angélisme ou de dire que tout va bien non il s’agit d’analyser des sujets en profondeur via un autre angle.

Exemple 1:Etrangers en prison en Belgique

Chaque année les médias font l’inventaire des détenus étrangers qui sont incarcérés dans les prisons en Belgique. Les étrangers représentent 44% de la population carcéral. Face à ce constat nous avons deux réactions :

1)         Les étrangers sont plus dangereux que les Belges

2)         La justice est raciste et emprisonnent plus facilement les étrangers

Mais la réalité est au-delà de cette vision manichéenne des choses: tout d’abord nous remarquons une utilisation massive de la détention préventive pour les justiciables étrangers. Pour quelles raisons ? Il s’agit de personnes qui ne bénéficient généralement pas d’un emploi stable, d’un domicile permanent, d’attaches familiales en Belgique. Par conséquent les magistrats seront plus enclins à mettre une personne étrangère en détention préventive qu’un belge qui a un emploi stable, un domicile habituel et de la famille en Belgique. Ces même circonstances vont faire qu’on prononcera moins facilement une suspension du prononcé, une condamnation avec sursis total ou une peine alternative pour une personne étrangère que pour un belge de souche. Ce sont donc des inégalités sociales qui se transforment en inégalités pénales qui expliquent la présence étrangère dans les prisons

Exemple 2 : Pratique du Ramadan en Belgique

J’ai rédigé un article sur la pratique du ramadan en Belgique et j’ai pu observer un effet inattendu du Ramadan. Il s’agit de l’influence de la pratique du jeûne du Ramadan sur celle du Carême. Le fait que le Ramadan soit suivi par des jeunes musulmans de manière totalement décomplexée a permis de « booster » la pratique du Carême chez de nombreux jeunes catholiques belges. Cette tendance est confirmée par les autorités ecclésiastiques du pays. Ainsi la pratique d’une religion relativement nouvelle en Belgique et en Europe permet de renforcer le patrimoine religieux originel de la Belgique.

Il y’a d’autres projets dans ce sens comme à Anvers avec le projet Stamp Media qui permet à des jeunes de toutes conditions sociales de participer à un travail journalistique de qualité. Et puis il y a bien sur l’action commune  du réseau belge de la fondation Anna Lindh. Le concours  invitera les jeunes  – mais aussi les associations de jeunes et les écoles – à s’exprimer au travers de mini-clips vidéo sur la question du vivre ensemble et l’importance de déconstruire les clichés.

Je voudrais conclure avec une précaution qu’il faut prendre avec ces projets. Il faut préciser que le produit final reste à la disposition d’un public averti et déjà sensibilisé à la cause de la diversité. Il faut  donc à tout prix faire des collaborations avec les masse médias. Ainsi Stamp Média a une collaboration avec le journal Gazet van Antwerpen et avec le projet Media4US. Nous avons eu une collaboration avec le journal Métro.  Cela permet d’avoir un large public et ne pas se limiter au public déjà sensibilisé. Donc je pense qu’il faut essayer à tout prix de développer ce type de collaboration avec les médias pour lutter contre tous ces clichés évoqués plus haut.